04.04.2008

Economies budgétaires: idéologiquement cohérentes mais financièrement inefficaces

Les mesures d'économies budgétaires esquissées par le président de la République sont cohérentes avec la conception libérale qui consiste à réduire la rôle de stabilisateur social de l'Etat afin d'alléger la charge fiscale des plus favorisés. (Dans les conceptions non libérales, l'Etat corrige les inégalités, sources d'instabilité sociale, en prélevant sur les revenus des plus favorisés de quoi améliorer le sort des plus démunis.)

Nicolas Sarkozy a commencé par alléger de 15 milliards la charge fiscale des citoyens les plus favorisés. Il en tire la conséquence logique en réduisant les moyens dont dispose l'Etat pour corriger les inégalités en particulier dans les services publics.
C'est cohérent avec ce que le candidat Sarkozy annonçait il y a un an et avec l'approbation de ce programme par 53 % des suffrages exprimés à l'élection présidentielle. Les Français ont voulu ce recul programmé de l'Etat comme régulateur social. Ils l'ont.

Cependant, une approche libérale anti-étatique, même cohérente, ne constitue pas une garantie d'efficacité. Pour atteindre l'équilibre budgétaire en 2012 dans les conditions actuelles, il faudrait économiser 40 milliards. Les mesures annoncées hier ne dégageront, au mieux que 7 milliards. Il manque 33 milliards sur quatre ans.

Les mesures annoncées hier ne peuvent pas être prises au sérieux du point de vue de la stricte orthodoxie financière dont se réclament les libéraux.
Il ne s'agit que d'un transfert de richesses, des citoyens les plus dépendants des services publics vers les citoyens qui dépendent moins des services publics parce qu'ils sont les plus riches.

02.04.2008

Dette: la diagonale qui accuse

A la veille de la publication de mesures d'économies budgétaires que j'envisageais dans "Le Télégramme" du 29 mars (1), la courbe de l'endettement public selon l'INSEE (2) m'a impressionné par son implacable orientation de diagonale.
Une telle inclinaison à la hausse suggère une sorte de fatalité. Or, en politique économique, il n'y a pas de fatalité: il n' y a que des erreurs (incompétence) et des fautes (cynisme).
J'ai voulu savoir, par différentes couleurs, comment se répartissent les responsabilités politiques de cette impuissance programmée de l'Etat.

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La première grosse poussée de l'endettement, à gauche, est le fait du gouvernement Juppé pendant le premier mandat de Jacques Chirac. Je l'interprète comme la conséquence d'une panique gouvernementale: la France n'était pas digne de faire partie de la zone euro selon les critères du Traité de Maastricht; après la crise sociale de décembre 1995, les responsables politiques de l'époque ont "acheté", par la dette, l'euro-compatibilité de la France, à seule fin de s'éviter une humiliation historique.
Jospin a gâché la croissance
Dans la zone rose, la dette publique a continué à augmenter mais selon une pente moins accentuée. Pas du tout parce que le gouvernement socialiste de Lionel Jospin a été vertueux mais parce qu'il a bénéficié d'une croissance économique mondiale qui a amélioré les recettes fiscale sans augmentation des prélèvements obligatoires.
Dans ce ontexte très favorable, le gouvernement de Lionel Jospin a commis une faute: il n'a pas profité de la croissance pour assainir les finances publiques et entreprendre les réformes structurelles de l'économie française. Lionel Jospin ne voulait pas prendre le risque de compromettre sa candidature à l'élection présidentielle de 2002.
La faute historique de Jacques Chirac
Dans la zone en bleu clair, l'accroissement catastrophique de la dette publique est imputable aux baisses d'impôts décrétés par Jacques Chirac.
C'est la faute politique majeure de la période 1995-2007: l'inconséquence entêtée de Jacques Chirac a "plombé" l'économie française pour une bonne dizaine d'années.
Justifiés par un aveuglement idéologique pseudo-libéral mais aussi par un cynisme sans équivalent - reporter la charge des problèmes sur les générations futures - les allègements fiscaux selon Jacques Chirac correspondent à la définition de la décision absurde (3): "agir radicalement et avec persévérance contre l'objectif recherché".
A noter que Nicolas Sarkozy a été, comme ministre des Finances, étroitement associé à cette politique néfaste, notamment par les nombreux allègements fiscaux qui portent sa marque personnelle et qui n'ont jamais contribué à soutenir la croissance. Il a d'ailleurs gravement récidivé en 2007.
La lucidité de Thierry Breton
Une seule séquence vertueuse durant cette période absurde et cynique. Elle est marquée par un signal lumineux en 2005-2006:Thierry Breton a fait prendre conscience aux citoyens du caractère insoutenable de l'endettement; il a imposé à Jacques Chirac l'arrêt des baisses d'impôts, aussi démagogiques que stupides.
Villepin et Sarkozy: le chiraquisme prolongé
La diagonale infernale se redresse de plus belle à la fin de 2006 parce que Dominique de Villepin se croit alors présidentiable et, en bon chiraquien cynique, il crée une euphorisation artificielle. Dont le candidat Sarkozy sera le principal bénéficiaire.
L'infléchissement de la diagonale en 2007 est une illusion graphique, selon les données chiffrées de l'INSEE: au mieux, la conséquence normale mais temporaire de ventes d'actions EDF; au pire, un jeu d'écriture consistant à faire glisser une partie du déficit de l'Etat vers une obscure caisse d'amortissement de la dette.
Deux conclusions:
- La gauche et la droite sont responsables à égalité de l'affaiblissement de la puissance publique et, donc, du déclin économique de la France.
- Il n'y a eu, au cours des douze années écoulées, qu'un ministre de l'Economie lucide et courageux: Thierry Breton. Il a sa place aux côtés d'Antoine Pinay, Michel Debré, Raymond Barre, Jacques Delors et Pierre Beregovoy parmi les "grands argentiers" de droite et de gauche qui ont plus pensé à l'avenir du pays qu'à leur carrière politique et qui sont, pour cette raison, dignes de respect.


1) Extrait de mon analyse du 29 mars dans "Le Télégramme": L’accroissement des recettes étant impraticable, il ne reste qu’une solution: annuler certaines dépenses prévues dans le budget 2008. Dès le vote du budget, 7,2 milliards ont été gelés en janvier. Une petite partie de ces dépenses bloquées concerne les fonctionnaires. La plus grosse part englobe les crédits d’intervention des ministères. C'est-à-dire, concrètement, l’argent qui a été promis ces derniers mois à des catégories de Français ou affecté à des grands projets. Annuler ces promesses et ces projets serait perçu comme autant de reniements. Il est donc probable que les engagements de l’Etat seront rognés un peu partout, étalés dans le temps. Des investissements seront différés. Autant d’argent en moins pour soutenir la croissance. Tel est le sort d’un Etat obligé de « regarder à la dépense » : il instaure le pire climat psychologique, avec notamment la baisse du moral des ménages, au moment où il doit engager des réformes difficiles mais urgentes.

2) Source: INSEE

3) "Les décisions absurdes", Christian Morel, Editions Folio, collection Essais avril 2006.

26.03.2008

L'alibi de la crise

Dans l'absolu, il faudrait féliciter le gouvernement d'avoir révisé à la baisse, plutôt que d'habitude, les hypothèses sur lesquelles le budget 2008 a été construit. En règle générale, les gouvernements reconnaissent leurs erreurs d'appréciation le plus tard possible, à la faveur d'une loi de finances rectificative votée au milieu du quatrième trimestre.

Admettre, à la fin du premier trimestre, que la croissance ne sera pas cette année de 2,3% mais plutôt proche de 1,7% que de 2 % constitue à priori une louable avancée vers la transparence et l'honnêteté.

La rhétorique éculée de " C'est la faute au reste du monde".

Cependant, l'observation sans complaisance du comportement courant des politiciens oblige à relativiser la loyauté gouvernementale et, donc, à annuler le compliment. Il est en effet possible, et même probable, que la révision des hypothèses budgétaires soit, en réalité, une aubaine. Une occasion cyniquement exploitée pour masquer des erreurs plus anciennes et bien plus graves que les prévisions à moyen terme.

En clair: la crise des subprimes associée aux effets directs et indirects de la récession américaine servirait d'alibi pour (essayer de) faire oublier en mars 2008 que le pouvoir s'est trompé de stratégie économique pendant l'été 2008. C'est à cette lourde manipulation que se livre le malheureux Jean-Pierre Raffarin:" L'économie française, gémit-il, va mal à cause de la crise mondiale".

Vieille rhétorique éculée des politiciens cauteleux: quand ça va bien c'est grâce au pouvoir en place, quand ça va mal, c'est à cause de la contrainte extérieure.

Le "souhaitable" pendant l'été 2007

La réalité se situe, pour un même contexte international, dans les écarts entre ce qui était souhaitable, ce qui était possible et ce qui a été engagé.

Ce qui était souhaitable: réaliser de profondes réformes économiques et sociales. De telles réformes sont plus facilement acceptées quand la conjoncture économique est favorable que quand elle créé de l'inquiétude. Lorsque Nicolas Sarkozy est arrivé au pouvoir, la conjoncture était propice à de grandes réformes.

Le "possible" pendant l'automne 2007

Elle s'est dégradée à partir de septembre. Ce qui a été engagé en mai-juin-juillet 2007 ne correspondait plus à la conjoncture de septembre 2007. Et encore moins, évidemment, à celle de mars 2008. C'est donc à l'automne que le gouvernement de François Fillon aurait dû imposer à Nicolas Sarkozy une autre stratégie adaptée au nouveau contexte.

C'est d'ailleurs à cette époque que François Fillon a évoqué "l'Etat en situation de faillite". Mais il n'a pas eu le courage politique de faire admettre à un président distrait par des problèmes sentimentaux qu'il avait engagé l'économie française dans une impasse stratégique majeure.

L'aveuglement se Nicolas Sarkozy et le manque de courage de François Fillon ont amené la puissance publique à ne plus avoir, aujourd'hui, la moindre possibilité budgétaire d'atténuer les effets de la double crise financière et économique afin que l'oeuvre réformatrice puisse se poursuivre malgré tout. Non seulement, il n'y a plus d'argent pour atténuer les effets de la crise, mais il va falloir que le gouvernement renonce à des engagements de dépenses: au moins 7 milliards pour commencer.

La puissance publique s'est paralysée et doit se renier

En effet, la baisse de la croissance amoindrira les rentrées fiscales spontanées. Si les dépenses sont maintenues à la hauteur des promesses irréfléchies faites par le président de la République à d'innombrables catégories sociales, le déficit public va atteindre des profondeurs abyssales et l'endettement va croître dans des proportions telles que la France sera condamnée par la Commission de Bruxelles. La Commission a en effet le pouvoir d'infliger de lourdes amendes aux Etats qui, ne maîtrisant pas leurs finances, mettent en péril ceux qui savent tenir un budget. La France risque d'être mise à l'amende et sous tutelle pendant qu'elle exercera la présidence de l'Union européenne. Ce risque obligera le gouvernement à supprimer beaucoup que 7 milliards de dépenses publiques.

La faute a été commise par Nicolas Sarkozy qui a imposé son caprice de 15 à 17 milliards de cadeaux fiscaux, donc de dépenses inutiles. Si en septembre-octobre, lui ou François Fillon avait eu la sagesse de transformer une stratégie euphorique en une stratégie lucide, le gouvernement aurait aujourd'hui à sa disposition une bonne dizaine de milliards ce qui lui permettrait de prouver qu'il peut poursuivre les réformes, puisqu'il aurait de quoi atténuer les effets de la crise mondiale.

Des catégories sociales trahies et frustrées

Non seulement la puissance publique n'a pas ces réserves, ce qui la paralyse face à une crise aux développements encore imprévisibles, mais elle va être obligée de se renier: de l'argent promis à des catégories sociales confiantes dans la parole présidentielle va être "gelé". Ces catégories sociales se sentiront légitimement trahies et frustrées. Ces frustrations alimenteront la défiance. On ne réforme pas efficacement dans la défiance. Surtout quand l'initiateur de ces réformes est un président gravement dévalué, qui cherche pathétiquement à "remonter" dans les sondages.

Pour un pouvoir impuissant, la crise ne sert qu'à masquer les errements initiaux. Or, des théories mathématiques empiriquement validées enseignent que des conditions initiales erronées ne peuvent pas produire des résultats corrects.