14.10.2008

L'utilité relative de l'Europe et de sa monnaie

Contrairement à l'affichage politique qui en a été donné et qui est passivement relayé par les médias, l'Union européenne et sa monnaie unique n'ont pas servi à grand chose dans la mise au point d'une solution technique provisoire à la dimension financière de la crise.

L'Union européenne

Remarque N°1: Les solutions techniques adoptées dimanche soir n'ont pas été imaginées par l'Eurogroupe. Elles ont été importées de Grande-Bretagne dont le Premier ministre est hostile à l'adoption de la monnaie unique par son pays. Ces solutions ont été expérimentées dans les années quatre-vingt dix en Suède et au Japon. L'Eurogroupe, la Commission européenne et la Banque Centrale n'ont pas eu l'idée de les importer. Il a fallu que Gordon Brown vienne de Londres pour expliquer aux adeptes de la monnaie unique comment son pays a mise en place ce système, sans aucune référence à l'Union européenne.

Remarque N°2: L'adoption par l'Eurogroupe de la solution non-européenne a été réalisée par 15 états souverains et non par une instance européenne. Si l'Union européenne n'existait pas, ces 15 états auraient pu se concerter de la même manière et prendre la même décision.

Remarque N°3:Si l 'Angleterre qui refuse l'euro est venue au secours d'un Eurogroupe qui avait cafouillé une semaine auparavant lors du G4 réuni par le président en exercice de l'Union, elle continue à torpiller au sein de l'Europe toute idée de régulation du système financier. Un membre britannique de la Commission de Bruxelles refuse toute idée de contrôle des hedge funds (fonds spéculatifs) qui ont été et sont encore de puissants relais de la crise financière. Sous l'influence de la Grande-Bretagne et de la Commission, l'Union européenne restera libérale. Quand la grande peur financière sera passée, ce n'est pas d'Europe que viendront les nouvelles régulations mais des Etats-Unis si le candidat démocrate est élu.

Remarque N°4:Le seul avantage de la construction européenne aura été cette présidence tournante qui, assumée par un Nicolas Sarkozy très réactif, a permis d'accélérer la concertation entre les états et d'adresser à partir du 11 octobre à Coloimbey des signaux forts et cohérents aux marchés financiers.

La monnaie unique

Remarque N°5: Contrairement à ce que psalmodiaient les dévots de la monnaie unique, l'euro n'a pas mis l'Union européenne à l'abri d'une crise financière mondiale. On a vu précédemment que l'euro ne protège pas l'Union des hausses de matières premières. L'euro est une facilité mercantile qui ne protège pas l'Europe.

Remarque N°6:En fait, si l'euro protège quelque chose, c'est la fierté nationale française. Sans la monnaie unique - qui est un habillage du deutsche mark monnaie dominante en Europe - le franc aurait été gravement dévalué. En acceptant toutes les conditions d'Helmut Kohl et de la Bundesbank pour que le mark tout puissant se dilue dans un panier de monnaies faibles comme le franc ou la lire, François Mitterrand a rendu un grand service à ses successeurs. Il leur a évité de grosses humiliations.

09.10.2008

Sarkozy a du souci à se faire

Dans un premier temps de la crise, quand elle ne concernait encore que l'économie financière, Nicolas Sarkozy pouvait se réjouir: une application "flexible" du Pacte de Stabilité - prévue par le Traité de Maastricht dans des circonstances exceptionnelles - allait lui permettre de masquer ses échecs:

- accroissement des déficits publics

- alourdissement de la dette nationale

- chute des exportations, donc de la compétitivité de l'économie française qui aurait dû être l'absolue priorité

- pouvoir d'achat amputé par une inflation record

- croissance en baisse

- chômage en hausse

La possibilité de transgresser les fameux critères de Maastricht offrait une alibi laxiste au dispendieux président.

Mais voici que la crise se propage dans l'économie réelle avec une croissance que le FMI prévoit à 0,1 % en 2009. Autrement dit, une récession sévère et longue va hypothéquer le quinquennat.

Comme ce président, ancien secrétaire d'Etat au Budget et ancien ministre de l'Economie, n'a pas fourni beaucoup de preuves de ses compétences en matière économique (baisser systématiquement les impôts des classes supérieures s'apparente plus à la démagogie clientèliste qu'à la compétence), le redressement ne se produira pas de manière évidente avant la fin du séjour de Nicolas Sarkozy à l'Elysée.

A moins qu'à l'instar de Valéry Giscard d'Estaing faisant appel à Raymond Barre "meilleur économiste de France", le président fasse appel à un premier ministre hautement convaincant en matière économique.

Mais alors, cet homme providentiel aura plus de valeur, politiquement parlant, que le président sortant.

08.10.2008

Quand les politiques sèment la panique

Depuis le ridicule "somment du G4", qui n'aura servi samedi dernier qu'à donner un peu de matière aux journaux télévisés de 20heures, avec un communiqué publié par l'Elysée à 19h59 (1), les gourous médiatiques déplorent le caractère unilatéral (= égoïste, nationaliste) des mesures prises par différents gouvernements européens.

Les gourous médiatiques, producteurs et diffuseurs d'un "prêt à penser" au rabais, sont désemparés. Ils n'ont cessé de célébrer, notamment en 2005 lors de la campagne référendaire sur le projet de traité constitutionnel, la puissance et la cohérence de l'Union européenne. Ils sont obligés de constater aujourd'hui que cette "construction" est impuissante, sans cohésion ni cohérence.

Voici, selon moi, la raison de leur désarroi.

Libéralisme et sélection naturelle

L'Union européenne est viscéralement libérale. Le projet de traité constitutionnel prévoyait que l'Europe ne pouvait se développer que dans l'économie de marché, ce qui enlevait juridiquement tout autre choix politique aux "citoyens" européens. L'Union européenne, que ses dévots tentent pathétiquement de faire passer pour une construction politique, n'est qu'un espace mercantile. Ce qui n"est déjà pas si mal, compte tenu du passé sanglant de cet espace. Mais le fait est que l'Union est un espace mercantile libéral.

Or, en vertu du libéralisme réel, une crise comme celle qui se déploie en ce moment fonctionne selon la logique de la sélection naturelle dans la théorie de l'Evolution. Les plus faibles tombent, les plus puissants ramassent les débris et recomposent le système. Quand la sélection est achevée, les plus faibles ont été éliminés. Ne survivent que les plus aptes.

Transposée dans l'actualité, cette loi libérale de la sélection naturelle fait disparaître les petits établissements et fragilisent les grosses institutions qui ont commis le plus d'erreurs spéculatives. Les grosses banques qui ont commis moins d'erreurs sont objectivement renforcées. Elles jouent le rôle des prédateurs dans la sélection naturelle. Elles commencent par absorber les petites banques qui n"ont pas commis trop d'erreurs mais qui n'ont pas la taille critique avant de se jeter sur les grosses banques qui ont commis plus d'erreurs qu'elles. Le dépeçage est en cours.

La chute de la banque américaine Lehman Brothers constitue l'épisode emblématique de cette sélection naturellement libérale.

Le double jeu des gouvernements

Cependant, le dépeçage libéral - implacable mais logique - ne convient pas aux élites de chaque pays qui s'appuient sur la puissance de leurs établissements financiers privés afin de disposer d'une influence politique au sein de l'Union. (Il n'est pas indifférent de se souvenir, à ce propos, que les gros intérêts financiers de chaque pays sponsorisent les carrières politiques afin d'être défendus le mieux possible au sein de l'espace libéral mercantile). C'est le sens des mesures unilatérales de soutien aux banques de chaque pays.

Les gouvernements européens - allemands, britanniques, espagnols et français - assument cyniquement une double hypocrisie:

1- ils font semblant de chercher une solution commune tout en agissant pour renforcer leurs établissements financiers nationaux en vue du futur dépeçage européen.

2 - ils font semblant de vouloir protéger les petits déposants et épargnants tout en ne songeant qu'à défendre les intérêts des plus gros établissements financiers privés de chaque pays.

Les ravages du cynisme politique

La conséquence de ce cynisme incontrôlé est désastreuse. Les petites et moyennes banques qui n"ont pas commis d'erreurs spéculatives et qui ne devraient donc pas se sentir menacées par la sélection naturelle du libéralisme deviennent objectivement des proies offertes aux prédateurs renforcés. Panique.

Pire: la méfiance s'installe entre les gros prédateurs eux-mêmes. Ils s'épient, prêts à se jeter sur le rival au moindre signe de faiblesse même relative. Il suffit qu'une grosse banque britannique soit plus soutenue, y compris en euros alors que la Grande-Bretagne ne participe pas à l'union monétaire, que leurs concurrentes allemandes ou françaises pour que celles-ci soient regardées comme une proie potentielle. Panique.

L'agitation de certains politiciens est à proprement parler anxiogène.

(1) Dans leur grotesque imitation de la "com" à l'américaine, les conseillers de l'Elysée ont oublié que leur communiqué de victoire du 4 octobre 2008 à 19h59 est une réplique du débarquement des Marines en Somalie organisé pour l'ouverture des grands journaux télévisés du soir aux Etats-Unis. Avec les mêmes résultats catastrophiques.