21.12.2008

Un empilement de crises sans précédent

Pour résoudre un problème compliqué, il faut essayer de le décomposer en problèmes simples.
Appliqué à la situation économique, cette méthode consiste à discerner les différentes composantes de ce que les médias appellent "la crise".

Le schéma ci-dessous résume la succession chronologique des dysfonctionnements de la sphère économique au sens large, c'est à dire celle qui englobe la spéculation financière, les activités bancaires, l'économie réelle et les parités monétaires:

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Juillet 2007: crise dite des subprimes. On peut la définir en recourant à une métaphore fruitière: quelqu'un a mélangé des pommes et des poires pourries avec des pommes et des poires saines mais aussi des oranges, du raisin, des mangues et des pêches; ce "quelqu'un" - voire la remarque N° 1 - a enfermé le tout dans des sacs opaques et a vendu les sacs ("titrisation") en les présentant comme les plus riches en vitamines (= rendements), ce que toutes les banques ont accepté de croire.

Septembre 2008: crise financière: les banques et compagnies d'assurances qui avaient acheté les produits financiers titrisés ont ouvert les "sacs" et constaté que la pourriture de certains fruits avait contaminé les autres fruits. Plus de vitamines. Les sacs ne valent plus grand chose. Comme personne ne sait ce que les partenaires ont acheté, quels types de sacs et combien de sacs, tout le monde se méfie de tout le monde. Plus personne ne prête à personne. C'est la crise du crédit, autre dénomination de la crise financière.

Octobre 2008: récession économique. Les entreprises ont besoin de crédit pour investir et se développer. Les consommateurs aussi. Quand le crédit se raréfie, l'activité économique ralentit.
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Il est probable qu'un ralentissement se serait produit sans la crise des subprimes et sans la crise du crédit. L'économie réelle obéit en effet à des cycles dont la phase haute, qu'on appelle "surchauffe", produit de l'inflation - ce fut le cas au début de 2008 - et dont la phase basse est appelée "refroidissement" parce qu'elle est censée faire descendre l'inflation à des niveaux supportables.
Ce qui est sûr, c'est que la crise du crédit, conséquence directe de la crise des subprimes, a donné un caractère brutal et profond à la décélération du cycle économique.

Novembre 2008: signes annonciateurs de déflation.Tétanisés par la violence des trois phénomènes conjugués, les investisseurs n'investissent plus et les consommateurs réduisent leurs achats de manière drastique.
L'inversion de la loi de l'offre et de la demande fait que si la demande s'effondre, la valeur de l'offre s'effondre aussi. Une économie en déflation est une économie dans laquelle les produits et les services se déprécient mécaniquement car dès que les prix commencent à baisser, les consommateurs attendent qu'ils baissent encore plus pour acheter. La spirale peut descendre jusqu'en-dessous du prix de revient, ce qui conduit aux fermetures d'entreprises.

Décembre 2008: signes annonciateurs d'une crise monétaire. La décision de la Réserve fédérale américaine de baisser les taux d'intérêt vers 0 provoque une chute du dollar face à l'euro. En même temps, la livre britannique se dévalue ainsi que le rouble russe. La monnaie chinoise devrait suivre car les autorités de Pékin on très peur d'une explosion sociale si la croissance économique descend en-dessous de 7%.
Deux économies seront victimes de cette guerre des changes: l'Europe et le Japon.

SIX PETITES REMARQUES

1) Les origines lointaines mais précises de la situation actuelle - inédite dans l'histoire économique - remontent à l'avènement de l'ultra-libéralisme économique ( = "priorité absolue aux actionnaires en quête de rendements élevés") qui a été politiquement imposée par Ronald Reagan et Margareth Thatcher.
C'est en effet à la fin des années soixante dix que Lewis Ranieri, directeur du courtage à la banque Salomon Brothers, a inventé la titrisation. Elle consiste à adosser des obligations sur des dettes et à mélanger ces obligations (fruits pourris) avec d'autres produits (fruits sains).
Ce n'est pas un hasard si l'invention de Lewis Ranieri date de l'ultra-libéralisme triomphant des années Reagan et si elle a produit ses ravages dans la spéculation immobilière sur l'appauvrissement des plus pauvres pendant les années ultra libérales de George Bush. (A noter que Nicolas Sarkozy, toujours aussi clairvoyant, se déclarait - en 2007 - partisan de la généralisation du crédit hypothècaire en France.)

2) En 2005, Alan Greenspan ancien président de la Réserve fédérale américaine, ne cessait d'annoncer une des plus graves récessions de l'Histoire. En 2006, l'économiste américain Nouriel Roubini insistait en vain sur l'imminence de l'éclatement de la bulle spéculative immobilière provoquée par les subprimes et sur la gravité de la crise financière qui allait en découler. Il a également été le premier à détecter les signes avant-coureurs d'une déflation.

3) Aucune des grandes institutions chargées de suivre les activités financières n'a anticipé l'empilement des cinq crises. La FED et le gouvernement américain ont donné, en septembre, en octobre et en décembre des signes étonnants d'hésitation, voire de panique. Quant à la BCE, elle est complètement coincée entre une obsession de l'inflation qui l'empêche de baisser ses taux directeurs et le risque de déflation que des taux élevés sont susceptibles d'amplifier.

4) Les autorités de surveillance comme la SEC américaine n'ont pas su déceler une escroquerie aussi banale que celle de Bernard Madoff.

5) Les banques et compagnies d'assurance ne savent pas ce qu'elles achètent comme produits financiers. Il semble que le seul critère de placement spéculatif soit une promesse de rendements élevés, sans considération pour la fiabilité de cette promesse.
Il y a lieu de mettre en doute la compétence des dirigeants de banques, de compagnies d'assurances et d'organismes de gestion de patrimoine qui ont perdu des centaines de millions d'euros dans des opérations hasardeuses.
Il y a lieu de mettre en cause l' honnêteté de certains banquiers: l'AMF a sanctionné trois établissements français qui ont placé l'épargne de leurs clients sur des produits douteux sans leur demander leur avis.

6) Les gouvernements parent au plus pressé en préparant les futures crises. L'explosion incontrôlée de l'endettement public ne peut pas rester sans conséquences très graves sur l'épargne mondiale.

24.09.2008

Sarkozy et les "responsables" de la crise financière

En demandant que soient sanctionnés les "responsables" de la crise financière, Nicolas Sarkozy a fait preuve d'une inculture économique aussi préoccupante que celle de son prédécesseur.

Ce qui se passe en ce moment a des origines complexes et lointaines. Sous réserve des fraudes que le FBI pourrait découvrir, il faut partir de la situation actuelle et remonter dans le temps jusqu'à des racines idéologiques de l'après-guerre, causes ultimes dont le président français ne semble pas soupçonner l'existence:

1 - Les banques - pas seulement américaines - ont acquis des produits financiers dits "de couverture" sur la seule promesse de leurs rendements, sans chercher à savoir ce qu'il y avait dedans.

2 - Les agences de notation n'ont pas fait leur travail d'évaluation critique de ces produits et de leur utilisation par des fonds spéculatifs, des banques, des gestionnaires de patrimoine et des compagnies d'assurances.

3 - Les gérants de fonds spéculatifs ont fait preuve d'une grande incompétence en pariant sur la pérennité de taux d'intérêt très bas en liaison avec une hausse continue des prix dans l'immobilier.

4 - Ancien président de la FED, Alan Greenspan a répandu, après les différentes crises de 1998 à 2001, des liquidités qui ont servi de "carburant" providentiel à la spéculation. Son successeur, Bernanke, a commis l'imprudence de déclarer, un jour, qu'en cas de récession économique, il suffirait de répandre à travers les Etats-Unis des tonnes de dollars par hélicoptères. Cette "analyse" lui a valu, à Wall Street, le surnom de "Bernancopter". Et c'est ce qu'il est en train de faire sans trop soucier de la valeur du dollar et donc de la prochaine crise.

5 - Les mathématiciens qui ont conçu les équations qui servent à modéliser les produits financiers "titrisés" se sont prévalu d'une scientificité que l'économie n'a pas, puisque l'économie est très largement fondée sur la psychologie. En fabriquant des formules magiques dans l'abstraction pure, de plus en plus loin de l'économie réelle, les mathématiciens - dont certains Nobel - ont manqué de psychologie et se sont comportés en apprentis sorciers.

6 -Les établissements financiers ont été stupides en servant ces dernières années à leurs actionnaires des rendements pouvant aller jusqu'à 19% sans s'interroger sur la fragilité de cet argent facile généré par de l'enrichissement sans cause.

7 - En acceptant des gratifications - rémunérations, primes, indemnités - sans rapport avec l'efficacité réelle de leur travail, les managers des banques d'investissements et des fonds spéculatifs se sont laissés acheter par l'avidité aveugle des actionnaires.

8 - Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont imposé au monde occidental, y compris à l'Union européenne, une version politiquement biaisée des théories néo-libérales et monétaristes. Ils ont récusé le rôle de l'Etat, donc l'importance de la régulation économique. Ils ont érigé en norme idéologique la primauté absolue des actionnaires et donc la relégation du rôle économique des salariés et des consommateurs. C'est le culte de l'actionnaire et celui du rendement maximum du capital qui ont produit les gratifications illégitimes, l'obsession de la performance spéculative, la dangereuse abstraction de la modélisation financière, les prises de risques inconsidérées des fonds et des banques.

9 - Milton Friedman et les théoriciens de l'Ecole de Chicago, ainsi que d'autres théoriciens néo-libéraux de l'Ecole de Fribourg ont formulé des schèmes financiers dont le but était essentiellement de combattre idéologiquement le marxisme et sa vulgate communiste en disqualifiant, à travers les théories de Keynes, l'Etat et son interventionnisme économique.

Que Nicolas Sarkozy veuille "punir" tous ces "responsables" est affligeant pour notre pays. C'est le comportement d'un ministre de l'Intérieur, chef de la police, qui ne pense qu'a trouver des coupables.
De tels propos ne sont pas dignes d'un homme d'Etat dont la mission historique consistait à adapter notre pays à l'économie mondiale.