28.04.2008

Les mensonges qui érodent la démocratie

Contrairement à ce proclamaient les politiciens et les médias il y a quelques années, la monnaie unique européenne ne protège pas les Européens contre les bouleversements économiques mondiaux.

Les adulateurs de l'euro répétaient que la fusion des monnaies nationales en une unité de compte continentale ferait baisser le chômage et les prix. Une argumentation d'apparence rationnelle assénait comme un dogme l'idée que l'intensification des échanges commerciaux ne pouvait que créer des emplois, que l'essor mercantile serait réservé aux salariés et consommateurs du Marché Unique et que ce paradis de la consommation et du plein emploi serait éternellement soustrait aux néfastes influences du dollar et du yen.

Entonnés comme des cantiques par des prêcheurs se prévalant de l'onction du suffrage universel et psalmodiés par des journalistes en pâmoison idolâtre, ces discours n'étaient que de croyances religieuses. Elles suintaient d'une vieille mystique: la construction européenne.

Dans les faits, dans la vie quotidienne des Européens, l'euro n'a pas réduit le chômage. Il est désormais admis que son avènement a provoqué une hausse des prix. Il est aujourd'hui patent que la monnaie unique ne soustrait pas les Européens aux conséquences négatives des mutations mondiales.

Le meilleur exemple concret du mensonge religieux sur les vertus de la monnaie unique est celui du triangle "Dollar-Pétrole-Euro". Les Etats-Unis font baisser la valeur de leur monnaie, qui est aussi l'unité de compte planétaire En réaction, pour ne pas être lésés par cette dévaluation, les pays producteurs de pétrole et de gaz augmentent le coût de leurs ressources exportables. Logiquement, la réévaluation relative de l'euro devrait annuler les effets de la dialectique dollar-pétrole. L'euro n'absorbe pas cette hausse. Il n'a donc pas l'efficacité promise.

Deux conclusions peuvent être tirées de cet échec silencieux:

- l'économie n'est pas une science puisque les théories qu'elle énonce ne se vérifient pas.

- l'exploitation par les politiciens prêcheurs et par les médias béats des failles de cette fausse science débouche sur un système de croyances qui autorise tous les mensonges. Ces mensonges rongent lentement mais sûrement un des fondements de la démocratie: l'honnêteté intellectuelle des élites.

18.04.2008

L'ineptie de Christine Lagarde

Peu courageuse dans sa posture ministérielle (1) et pas convaincante du tout dans ses prévisions économiques (2), Christiane Lagarde vient de proférer sur les chômeurs âgés des affirmations que l'on peut inscrire à l'inventaire du cynisme gouvernemental ou classer au rayon des inepties.

38% de vieux salariés en France contre 50% en Europe

Annoncer que les chômeurs âgés de plus de cinquante sept ans ne seront plus dispensés de recherche d'emploi relève d'un insupportable cynisme quand on sait que les entreprises françaises se débarrassent de cette catégorie de salariés afin de réduire la masse salariale. Les "vieux" qui, avec leur ancienneté et leur qualification, perçoivent les salaires les plus élevés sont mis au chômage et remplacés (ou non) par des jeunes moins bien payés pour accroître les profits et les dividendes. Avec un taux d'emploi de 38% contre 50% pour la moyenne européenne, la France est le pays utilise le moins le savoir-faire de ses salariés âgés.

Les entreprises améliorent leurs profits en se débarrassant des vieux

Ce qui est odieux dans le "raisonnement" de cette piètre ministre, c'est que s'il y a effectivement un sous-emploi spécifiquement français des salariés âgés, il ne peut être réglé qu'en obligeant au préalable les entreprises à conserver ou à embaucher des gens de cette catégorie. La solution est connue mais pas appliquée: pénalités fiscales pour les entreprises qui se débarrassent de leurs vieux salariés. Les pénalités doivent même être puissamment dissuasives: une entreprise perd de l'argent si elle licencie un salarié âgé de plus de 55 ans. Cette disposition peut même être complétée par une incitation: un avantage fiscal à celles qui embauchent des "vieux" entre 55 et 65 ans.

Un raisonnement qui pousse aux suicides

Ce dispositif n'existe pas et c'est pourquoi Christine Lagarde s'exprime de manière odieuse. Martine Aubry, elle, avait eu le courage d'interdire aux entreprises le recours au Fonds des Retraites pour faire financer les licenciements déguisés des employés grisonnants. La réalité est qu'un vieux travailleur éjecté du marché du travail n'a aucune chance de retrouver un emploi. Reçu par des employés de l'ANPE qui compatissent, il est voué à attendre la fin officielle de son employabilité. Si l'ineptie de Mme Lagarde devient réalité, il y aura une vague de suicides chez des salariés coincés entre le rejet et la perte de leur indemnité de survie.

Incompatibilité entre la licenciement des vieux et la durée de cotisation pour la retraite

Comme souvent au sein de l'Executif actuel, le cynisme masque une impuissance: il y a incompatibilité entre le fait que des vieux salariés soient licenciés et la volonté du gouvernement d'allonger la durée de cotisation pour la retraite. On ne peut pas obliger les gens à cotiser plus longtemps et les empêcher de cotiser en les empêchant de travailler. Cette contradiction, Christine Lagarde se garde bien de l'imputer aux entreprises qui "jettent leurs vieux". Elle préfère culpabiliser les victimes des licenciements. Ce qui en dit long sur ce qu'elle est et surtout ce qu'elle attend du patronal quand son incompétence ministérielle aura été reconnue et sanctionnée.

Si Christine Lagarde passaitr à l'acte, il y aurait 400 000 chômeurs de plus d'un seul coup


Mais la désolante ministre est aussi inepte que cynique. Si ses déclarations entraient immédiatement dans les faits, le nombre de chômeurs augmenterait automatiquement de 400 000. Car, autre hypocrisie dont profitent tous les gouvernements depuis 1985, les vieux chômeurs dispensés de recherche d'emploi ne figurent pas dans les statistiques du chômage. Les entreprises les éjectent pour améliorer leurs profits mais ces drames humains ne gênent pas les gouvernements puisqu'ils ne sont pas comptabilisés. Ce sont des chômeurs désespérés mais des fantômes statistiques.

Comme Nicolas Sarkozy ne tient pas à ce que les statistiques du chômage augmentent de 400 000 demandeurs d'un seul coup, il a ordonné à la pauvre de Christine Lagarde de préciser que sa réforme, ça sera pour plus tard. Elle s'est exécutée, comme d'habitude, mais cela n'enlève rien au caractère ignoble de son raisonnement.


1) Ses prises de position, tout au long de l'automne et de l'hiver, ont été démenties à plusieurs reprises dans des conditions humiliantes qui auraient amené toute personne ayant un peu de dignité à démissionner immédiatement.

2) Tous les ministres des finances sont obligés d'euphoriser leurs prévisions afin de ne pas répandre le pessimisme parmi les acteurs économiques. Elle est la seule à ne vraiment pas croire à ce qu'elle annonce mais à l'annoncer avec une troublante application. Comme si elle avait peur de perdre sa place si elle trahissait son manque de conviction(s). C'est tellement peu crédible qu'il est le plus souvent demandé à Eric Woerth de redonner un peu de crédibilité à la parole de Bercy.

17.04.2008

Sarkozy sous "l'effet papillon"

La disparition d'Edward Lorenz, vulgarisateur de la Théorie du Chaos vient à point pour rappeler que dans les sciences physiques comme dans les faits sociaux, donc économiques et politiques, les conditions initiales d'une dynamique déterminent le comportement de cette dynamique.

Appliquée aux actes inauguraux de l'actuel président de la République, l'analyse des conditions initiales montre que Nicolas Sarkozy a faussé trois variables décisives:

- il a dépensé 15 milliards à un moment où le rythme de la croissance ne justifiait pas une relance de cette ampleur. Créer les conditions favorables à une entreprise réformatrice aurait consisté, au contraire, à utiliser cet argent pour compenser, à partir de maintenant, le ralentissement de l'activité économique.

- il a engagé des réformes dont certaines sont formellement réussies mais qui n'ont encore aucune valeur pédagogique: le service minimum en cas de grèves dans les transports en commun et la réforme des régimes spéciaux de retraite ne prouvent pas - et ne prouveront pas avant longtemps - que les décisions de Nicolas Sarkozy permettent à la France de s'adapter aux nouvelles conditions de l'économie mondiale.

- contraint par sa dépense fiscale de 15 milliards de réaliser des économies dans l'urgence, c'est à dire sans discernement ni planification, il ampute prioritairement les dépenses de redistribution, celles qui empêchent la société française de se désagréger dans les inégalités et les tensions.

Ces trois erreurs cumulées rendent de plus en plus aléatoire la réalisation de réformes pourtant nécessaires, urgentes et douloureuses.

16.04.2008

Panique au sommet

Il n'y a pas d'autre explication que la panique pour essayer de donner un peu de sens au comportement actuel du pouvoir.

A l'origine de cette soudaine fébrilité budgétaire, la déclaration insultante du ministre allemand de l'Economie déplorant en public que la France se montre décidément incapable de maîtriser ses déficits.

Cette gifle a fait comprendre à Nicolas Sarkozy que l'Allemagne risque de lui gâcher ses six mois de présidence de l'Union européenne. Il essaie donc de faire croire que la France redevient sérieuse. Mais il est lié par ses précédents engagements de dépenses et il 'a aucune stratégie économique. D'où les premiers cafouillages:

François Fillon annonce 5 milliards d'économies. Nicolas Sarkozy en prévoit 7 milliards. Eric Woerth rectifie à deux reprises: 10 milliards, puis 40 milliards sur trois ans. Plus récemment, le sénateur UMP Philippe Marini estimait qu'avant de faire des économies sur les prochains budgets, il faudrait combler le déficit actuel tout en finançant les nouvelles dépenses engagées par le président de la République. Selon lui, il faudrait trouver 80 milliards pour que les finances publiques françaises soient en équilibre, comme promis, en 2012.

Nicolas Sarkozy, François Fillon, Christine Lagarde et Eric Woerth savent que c'est impossible. Pourtant, ils doivent faire semblant d'y croire, au moins jusqu'à la fin d'une présidence européenne qui devrait permettre à Nicolas Sarkozy d'atténuer la gravité de son échec économique en France. D'où le "spectacle" suivant:

Annonce de la suppression de la carte SNCF de réduction pour les familles nombreuses, annonce du non-remboursement des soins optiques et des soins dentaires, annonce d'une réduction des allocations familiales pour les adolescents, annonce d'un contrôle accru des chômeurs pour amplifier les radiations et diminuer les prestations UNEDIC.

Toutes ces annonces sont systématiquement démenties. Mais toutes - sauf celle qui concerne les chômeurs - ont jeté un grand trouble dans l'électorat de droite car ces annonces "pour faire croire à l'Allemagne que la France va enfin faire des économies" se concentrent sur la famille et sur les personnes âgées, thèmes favoris de la Droite.

09.04.2008

La Droite de 2008 ment comme la Gauche de 1982

Nicolas Sarkozy prônait la rupture avec les pratiques politiciennes du passé, Chirac inclus.
En fait, l'actuel chef de l'Etat perpétue trois pratiques chiraquiennes qui ont démontré leur nocivité, non seulement sur l'économie mais également sur la crédibilité des responsables politiques, donc sur la démocratie et le civisme:
- baisses d'impôts ineptes (1)
- clientélisme
- cynisme
Plus grave: Nicolas Sarkozy effectue une régression dont il n'a probablement pas conscience. Il exhume, pour essayer de masquer son changement d'orientation économique, la rhétorique utilisée par la gauche dans des circonstances comparables, entre 1982 et 1984. Vingt huit ans après, même langage, même manière de jouer sur les mots:

Gauche 1982: Jacques Delors demande une pause dans les réformes. Pierre Mauroy reconnaît la nécessité d'un infléchissement. Laurent Fabius bloque les salaires - cela s'appelle la rigueur - et pratique le le "ni-ni" ( ni nationalisations/ni privatisations).

Droite 2008: François Fillon annonce un gel des dépenses. Eric Woerth prévoit des diminutionde dépenses. Nicolas Sarkozy annonce un calibrage de la politique sociale.

Aujourd'hui comme il y a vingt six ans, les mêmes causes produisant les mêmes effets chez des politiciens cauteleux, l'alignement d'euphémismes constitue un glissement sémantique.

Ce glissement sémantique nie la vérité, puis tourne autour avant de l'asséner.
Pour le dire sans euphémisme, c'est du mensonge. Un mensonge dilué. Mais un poison, même dilué, atteint la conscience collective.


1) Le simple bon sens commande de profiter des fortes recettes fiscales spontanées pendant les périodes de croissance afin de réduire les déficits, voire d'obtenir des excédents, et de procéder à des allègements fiscaux pour soutenir la croissance quand elle fléchit. Chirac et Sarkozy font le contraire: ils baissent les impôts quand la croissance est encore forte (été 2007) et ne peuvent donc plus utiliser cette solution quand la croissance ralentit (hiver 2008).

07.04.2008

Economies: 3,5 plus 5 voire 10 milliards...

Le mépris dans lequel le pouvoir actuel tient les Français est incarné depuis samedi par Eric Woerth, ministre du Budget. Ce mépris consiste à traiter les citoyens comme des enfants auxquels on ne dit la vérité que par "petits bouts", pour ne pas les traumatiser, parce qu'ils ne peuvent pas comprendre.

Chronologie des "petit bouts" de vérité successifs:

Vendredi 4 avril, Nicolas Sarkozy annonce 7 milliards d'économies dans les trois ans qui viennent. Mais comme la moitié des économies annoncées devrait récompenser les efforts de productivité des fonctionnaires, le montant des économies réalisées ne sera que de 3,5 milliards sur trois ans, soit un peu plus d'un milliard par an.

Samedi 5 avril, Eric Woerth annonce que le montant des économies à réaliser sera augmenté de 5 milliards en juillet prochain. Il ne précise pas les dépenses qui seront affectées. On ne peut donc pas en conclure que la moitié de ces économie supplémentaires devra être reversée aux fonctionnaires. Il faut donc refaire le calcul: 3,5 + 5 = 8,5 milliards sur trois ans, soit 2, 8 milliards par an.

Lundi 7 avril, Eric Woerth déclare sur Europe 1 qu'en fait, pour atteindre l'équilibre budgétaire promis par le président de la République pour 2012, il faudra économiser 10 milliards par an.(1).

Entre le 4 et le 7 avril, le ministre du budget a multiplié par 10 le montant des économies annoncé par Nicolas Sarkozy.

Encore quelques jours et Eric Woerth aura trouvé les 15 milliards d'économies supportées par les plus démunis et les classes moyennes mais qui compenseront les 15 milliards d'allègements fiscaux offerts aux ménages les plus aisés.

Comme Eric Woerth n'a produit jusqu'à présent aucune raison de croire qu'il a suffisamment de courage politique pour corriger le chiffrage , un peu léger il est vrai, du président de la République, force est d'en déduire qu'il essaie de rassurer l'Allemagne tout en s'adressant aux Français comme à des citoyens intellectuellement limités.

(1) Dans ses déclarations de lundi sur Europe 1, le très sournois Eric Woerth annonce une nouvelle ponction de 5 milliards sur les dépenses de la Sécurité Sociale. Elle sera sans doute décidée pendant l'été, quand les "enfants" seront en vacances et s'ajoutera à la franchise médicale qui oblige depuis l'été dernier les malades à financer les plus malades.

06.04.2008

La gifle silencieuse

Les naïfs pourraient prendre pour une incohérence - une de plus dans une communication assez chaotique- le fait que le ministre des comptes public, Eric Woerth, annonce 5 milliards d'économies supplémentaires moins de quarante-huit heures après que Nicolas Sarkozy ait envisagé 7 milliards d'économies.

Le président de la République serait apparu un peu plus crédible ( quoi que...) en révélant que l'Etat supprimerait 12 milliards de dépenses. Le petit post-scriptum du ministre du Budget fait l'effet d'une improvisation du genre: " Ah oui, au fait, on ne vous avait pas dit...Heu...on avait oublié 5 milliards dans nos calculs..."

Ce n'est pas du tout ça.

Le jour où Nicolas Sarkozy présentait ses 166 mesures - en fait: 70 mesures car il a repris 96 initiatives déjà publiées en janvier - et ses 7 milliards d'économies sur quatre ans - en fait: 3,5 milliards puisque la moitié de l'argent non dépensé sera versé aux fonctionnaires - le ministe allemand des
Finances, Peer Steinbrück, critiquait publiquement les dirigeants français en les déclarant incapables de maîtriser leurs déficits publics.

Chronologie de l'humiliation: vendredi matin, Nicolas Sarkozy déploie ses petites économie. Vendredi à midi, le ministre allemand assène sa gifle aux Français. Samedi, Eric Woerth s'excuse en promettant un nouvel effort de 5 milliards.

Le claquement de la gifle n'a pas retenti à Paris en raison de la servilité de la presse française. Elle a pourtant de fortes résonances:
La France vient de revoir à la hausse sa prévision de déficit public pour 2008, à 2,5% du PIB après 2,7% en 2007. L'Allemagne a dégagé l'an dernier un excédent de 70 millions d'euros et vient d'annoncer un déficit limité à 0,5% du PIB cette année (cinq fois moins élevé que le déficit français).

04.04.2008

Economies budgétaires: idéologiquement cohérentes mais financièrement inefficaces

Les mesures d'économies budgétaires esquissées par le président de la République sont cohérentes avec la conception libérale qui consiste à réduire la rôle de stabilisateur social de l'Etat afin d'alléger la charge fiscale des plus favorisés. (Dans les conceptions non libérales, l'Etat corrige les inégalités, sources d'instabilité sociale, en prélevant sur les revenus des plus favorisés de quoi améliorer le sort des plus démunis.)

Nicolas Sarkozy a commencé par alléger de 15 milliards la charge fiscale des citoyens les plus favorisés. Il en tire la conséquence logique en réduisant les moyens dont dispose l'Etat pour corriger les inégalités en particulier dans les services publics.
C'est cohérent avec ce que le candidat Sarkozy annonçait il y a un an et avec l'approbation de ce programme par 53 % des suffrages exprimés à l'élection présidentielle. Les Français ont voulu ce recul programmé de l'Etat comme régulateur social. Ils l'ont.

Cependant, une approche libérale anti-étatique, même cohérente, ne constitue pas une garantie d'efficacité. Pour atteindre l'équilibre budgétaire en 2012 dans les conditions actuelles, il faudrait économiser 40 milliards. Les mesures annoncées hier ne dégageront, au mieux que 7 milliards. Il manque 33 milliards sur quatre ans.

Les mesures annoncées hier ne peuvent pas être prises au sérieux du point de vue de la stricte orthodoxie financière dont se réclament les libéraux.
Il ne s'agit que d'un transfert de richesses, des citoyens les plus dépendants des services publics vers les citoyens qui dépendent moins des services publics parce qu'ils sont les plus riches.

02.04.2008

Dette: la diagonale qui accuse

A la veille de la publication de mesures d'économies budgétaires que j'envisageais dans "Le Télégramme" du 29 mars (1), la courbe de l'endettement public selon l'INSEE (2) m'a impressionné par son implacable orientation de diagonale.
Une telle inclinaison à la hausse suggère une sorte de fatalité. Or, en politique économique, il n'y a pas de fatalité: il n' y a que des erreurs (incompétence) et des fautes (cynisme).
J'ai voulu savoir, par différentes couleurs, comment se répartissent les responsabilités politiques de cette impuissance programmée de l'Etat.

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La première grosse poussée de l'endettement, à gauche, est le fait du gouvernement Juppé pendant le premier mandat de Jacques Chirac. Je l'interprète comme la conséquence d'une panique gouvernementale: la France n'était pas digne de faire partie de la zone euro selon les critères du Traité de Maastricht; après la crise sociale de décembre 1995, les responsables politiques de l'époque ont "acheté", par la dette, l'euro-compatibilité de la France, à seule fin de s'éviter une humiliation historique.
Jospin a gâché la croissance
Dans la zone rose, la dette publique a continué à augmenter mais selon une pente moins accentuée. Pas du tout parce que le gouvernement socialiste de Lionel Jospin a été vertueux mais parce qu'il a bénéficié d'une croissance économique mondiale qui a amélioré les recettes fiscale sans augmentation des prélèvements obligatoires.
Dans ce ontexte très favorable, le gouvernement de Lionel Jospin a commis une faute: il n'a pas profité de la croissance pour assainir les finances publiques et entreprendre les réformes structurelles de l'économie française. Lionel Jospin ne voulait pas prendre le risque de compromettre sa candidature à l'élection présidentielle de 2002.
La faute historique de Jacques Chirac
Dans la zone en bleu clair, l'accroissement catastrophique de la dette publique est imputable aux baisses d'impôts décrétés par Jacques Chirac.
C'est la faute politique majeure de la période 1995-2007: l'inconséquence entêtée de Jacques Chirac a "plombé" l'économie française pour une bonne dizaine d'années.
Justifiés par un aveuglement idéologique pseudo-libéral mais aussi par un cynisme sans équivalent - reporter la charge des problèmes sur les générations futures - les allègements fiscaux selon Jacques Chirac correspondent à la définition de la décision absurde (3): "agir radicalement et avec persévérance contre l'objectif recherché".
A noter que Nicolas Sarkozy a été, comme ministre des Finances, étroitement associé à cette politique néfaste, notamment par les nombreux allègements fiscaux qui portent sa marque personnelle et qui n'ont jamais contribué à soutenir la croissance. Il a d'ailleurs gravement récidivé en 2007.
La lucidité de Thierry Breton
Une seule séquence vertueuse durant cette période absurde et cynique. Elle est marquée par un signal lumineux en 2005-2006:Thierry Breton a fait prendre conscience aux citoyens du caractère insoutenable de l'endettement; il a imposé à Jacques Chirac l'arrêt des baisses d'impôts, aussi démagogiques que stupides.
Villepin et Sarkozy: le chiraquisme prolongé
La diagonale infernale se redresse de plus belle à la fin de 2006 parce que Dominique de Villepin se croit alors présidentiable et, en bon chiraquien cynique, il crée une euphorisation artificielle. Dont le candidat Sarkozy sera le principal bénéficiaire.
L'infléchissement de la diagonale en 2007 est une illusion graphique, selon les données chiffrées de l'INSEE: au mieux, la conséquence normale mais temporaire de ventes d'actions EDF; au pire, un jeu d'écriture consistant à faire glisser une partie du déficit de l'Etat vers une obscure caisse d'amortissement de la dette.
Deux conclusions:
- La gauche et la droite sont responsables à égalité de l'affaiblissement de la puissance publique et, donc, du déclin économique de la France.
- Il n'y a eu, au cours des douze années écoulées, qu'un ministre de l'Economie lucide et courageux: Thierry Breton. Il a sa place aux côtés d'Antoine Pinay, Michel Debré, Raymond Barre, Jacques Delors et Pierre Beregovoy parmi les "grands argentiers" de droite et de gauche qui ont plus pensé à l'avenir du pays qu'à leur carrière politique et qui sont, pour cette raison, dignes de respect.


1) Extrait de mon analyse du 29 mars dans "Le Télégramme": L’accroissement des recettes étant impraticable, il ne reste qu’une solution: annuler certaines dépenses prévues dans le budget 2008. Dès le vote du budget, 7,2 milliards ont été gelés en janvier. Une petite partie de ces dépenses bloquées concerne les fonctionnaires. La plus grosse part englobe les crédits d’intervention des ministères. C'est-à-dire, concrètement, l’argent qui a été promis ces derniers mois à des catégories de Français ou affecté à des grands projets. Annuler ces promesses et ces projets serait perçu comme autant de reniements. Il est donc probable que les engagements de l’Etat seront rognés un peu partout, étalés dans le temps. Des investissements seront différés. Autant d’argent en moins pour soutenir la croissance. Tel est le sort d’un Etat obligé de « regarder à la dépense » : il instaure le pire climat psychologique, avec notamment la baisse du moral des ménages, au moment où il doit engager des réformes difficiles mais urgentes.

2) Source: INSEE

3) "Les décisions absurdes", Christian Morel, Editions Folio, collection Essais avril 2006.

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