02.04.2008

Dette: la diagonale qui accuse

A la veille de la publication de mesures d'économies budgétaires que j'envisageais dans "Le Télégramme" du 29 mars (1), la courbe de l'endettement public selon l'INSEE (2) m'a impressionné par son implacable orientation de diagonale.
Une telle inclinaison à la hausse suggère une sorte de fatalité. Or, en politique économique, il n'y a pas de fatalité: il n' y a que des erreurs (incompétence) et des fautes (cynisme).
J'ai voulu savoir, par différentes couleurs, comment se répartissent les responsabilités politiques de cette impuissance programmée de l'Etat.

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La première grosse poussée de l'endettement, à gauche, est le fait du gouvernement Juppé pendant le premier mandat de Jacques Chirac. Je l'interprète comme la conséquence d'une panique gouvernementale: la France n'était pas digne de faire partie de la zone euro selon les critères du Traité de Maastricht; après la crise sociale de décembre 1995, les responsables politiques de l'époque ont "acheté", par la dette, l'euro-compatibilité de la France, à seule fin de s'éviter une humiliation historique.
Jospin a gâché la croissance
Dans la zone rose, la dette publique a continué à augmenter mais selon une pente moins accentuée. Pas du tout parce que le gouvernement socialiste de Lionel Jospin a été vertueux mais parce qu'il a bénéficié d'une croissance économique mondiale qui a amélioré les recettes fiscale sans augmentation des prélèvements obligatoires.
Dans ce ontexte très favorable, le gouvernement de Lionel Jospin a commis une faute: il n'a pas profité de la croissance pour assainir les finances publiques et entreprendre les réformes structurelles de l'économie française. Lionel Jospin ne voulait pas prendre le risque de compromettre sa candidature à l'élection présidentielle de 2002.
La faute historique de Jacques Chirac
Dans la zone en bleu clair, l'accroissement catastrophique de la dette publique est imputable aux baisses d'impôts décrétés par Jacques Chirac.
C'est la faute politique majeure de la période 1995-2007: l'inconséquence entêtée de Jacques Chirac a "plombé" l'économie française pour une bonne dizaine d'années.
Justifiés par un aveuglement idéologique pseudo-libéral mais aussi par un cynisme sans équivalent - reporter la charge des problèmes sur les générations futures - les allègements fiscaux selon Jacques Chirac correspondent à la définition de la décision absurde (3): "agir radicalement et avec persévérance contre l'objectif recherché".
A noter que Nicolas Sarkozy a été, comme ministre des Finances, étroitement associé à cette politique néfaste, notamment par les nombreux allègements fiscaux qui portent sa marque personnelle et qui n'ont jamais contribué à soutenir la croissance. Il a d'ailleurs gravement récidivé en 2007.
La lucidité de Thierry Breton
Une seule séquence vertueuse durant cette période absurde et cynique. Elle est marquée par un signal lumineux en 2005-2006:Thierry Breton a fait prendre conscience aux citoyens du caractère insoutenable de l'endettement; il a imposé à Jacques Chirac l'arrêt des baisses d'impôts, aussi démagogiques que stupides.
Villepin et Sarkozy: le chiraquisme prolongé
La diagonale infernale se redresse de plus belle à la fin de 2006 parce que Dominique de Villepin se croit alors présidentiable et, en bon chiraquien cynique, il crée une euphorisation artificielle. Dont le candidat Sarkozy sera le principal bénéficiaire.
L'infléchissement de la diagonale en 2007 est une illusion graphique, selon les données chiffrées de l'INSEE: au mieux, la conséquence normale mais temporaire de ventes d'actions EDF; au pire, un jeu d'écriture consistant à faire glisser une partie du déficit de l'Etat vers une obscure caisse d'amortissement de la dette.
Deux conclusions:
- La gauche et la droite sont responsables à égalité de l'affaiblissement de la puissance publique et, donc, du déclin économique de la France.
- Il n'y a eu, au cours des douze années écoulées, qu'un ministre de l'Economie lucide et courageux: Thierry Breton. Il a sa place aux côtés d'Antoine Pinay, Michel Debré, Raymond Barre, Jacques Delors et Pierre Beregovoy parmi les "grands argentiers" de droite et de gauche qui ont plus pensé à l'avenir du pays qu'à leur carrière politique et qui sont, pour cette raison, dignes de respect.


1) Extrait de mon analyse du 29 mars dans "Le Télégramme": L’accroissement des recettes étant impraticable, il ne reste qu’une solution: annuler certaines dépenses prévues dans le budget 2008. Dès le vote du budget, 7,2 milliards ont été gelés en janvier. Une petite partie de ces dépenses bloquées concerne les fonctionnaires. La plus grosse part englobe les crédits d’intervention des ministères. C'est-à-dire, concrètement, l’argent qui a été promis ces derniers mois à des catégories de Français ou affecté à des grands projets. Annuler ces promesses et ces projets serait perçu comme autant de reniements. Il est donc probable que les engagements de l’Etat seront rognés un peu partout, étalés dans le temps. Des investissements seront différés. Autant d’argent en moins pour soutenir la croissance. Tel est le sort d’un Etat obligé de « regarder à la dépense » : il instaure le pire climat psychologique, avec notamment la baisse du moral des ménages, au moment où il doit engager des réformes difficiles mais urgentes.

2) Source: INSEE

3) "Les décisions absurdes", Christian Morel, Editions Folio, collection Essais avril 2006.

Commentaires

Ca me donne envie de pleurer..

Ecrit par : christian | 03.04.2008

Le sanglot n'est pas la meilleure arme du citoyen. Ses atouts les plus efficaces sont:
- l'information pluraliste, diversifiée, abondante mais sélective afin que se forgent librement des opinions rationnelles.
- la vigilance à l'égard des politiciens et à l'égard des journalistes serviles.
C'est le manque de vigilance des citoyens, favorisé il est vrai par la servilité des médias, qui a permis cette diagonale de l'absurde.

Ecrit par : Alain Joannès | 03.04.2008

Oui,c'est exact,à lire vos analyses argumentées je constate et déplore mon manque de vigilance.
Certains medias y ont contribué,sans doute.
Mais l'ivraie et le bon grain peuvent ,avec l'exercice,se distinguer.
Je poursuivrai donc mon apprentissage économique au travers de ces lignes pertinentes.

Ecrit par : jean louis bars | 04.04.2008

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